“Nous aurions arrêté le couple si nous avions eu la preuve qu’il était en danger”, Nathalie Carrière

Crédit : PSV Morel

Mercredi 06 novembre - 16h29 | Sébastien Roullier

“Nous aurions arrêté le couple si nous avions eu la preuve qu’il était en danger”, Nathalie Carrière

Lors du cross du CCI 5*-L de Pau, le samedi 26 octobre, un accident particulièrement choquant, mais heureusement sans gravité pour l’intégrité de Jack Pinkney et de son cheval Raphael, a montré au public une image du concours complet que l’on aimerait ne plus voir. Si le cavalier britannique s’est depuis exprimé, reconnaissant sans ambigüité qu’il aurait dû s’arrêter après la rupture de sa rêne gauche pour ne pas mettre davantage en danger le couple qu’il forme avec son monture, le public était aussi en droit d’attendre les explications d’un officiel, et notamment d’un membre du jury, investi par la Fédération équestre internationale du pouvoir d’interrompre un parcours en pareille situation. Hier, GRANDPRIX s’est entretenu avec Nathalie Carrière, juge 3* ayant officié dans le jury présidé par l’Autrichienne Katrin Eichinger-Kniely. Dirigeante d’un club d’Eure-et-Loir pendant trente ans, cette instructrice chevronnée assure que les arbitres ne disposaient pas d’éléments suffisamment probants pour prendre une telle décision. “À aucun moment nous n’avons vu pendre sa rêne, ce qui nous aurait indiqué qu’elle s’était rompue”​, dit-elle notamment. 

Comment avez-vous réagi à l’accident de Jack Pinkney et Raphael lors du cross du CCI 5*-L de Pau?
En voyant les images, j’ai été très surprise et choquée, on peut le dire, d’autant que les conséquences auraient pu être beaucoup plus graves. En tant que juges, nous aurions évidemment arrêté le couple si nous avions eu la preuve qu’il était en danger, mais cela n’a malheureusement pas été le cas.
 
Dans quelles conditions avez-vous officié il y a dix jours aux Cinq Étoiles de Pau?
Les trois juges, dont j’étais (avec le Britannique Tim Downes et l’Autrichienne Katrin Eichinger-Kniely, présidente du jury, ndlr), avons vécu ce cross dans une zone de contrôle avec la délégué technique (l’Irlandaise Gillian Kyle, ndlr) et le directeur du cross désigné par le comité d’organisation. Celui-ci est chargé de faire remonter ou redescendre des informations en communiquant en temps réel avec les commissaires aux obstacles via des talkies-walkies. Il y avait de nombreux écrans de petite taille nous permettant de suivre les parcours, en rappelant qu’il y avait en permanence trois couples en piste simultanément (le temps imparti était de 11’15’’ et un départ était donné toutes les 4’30’’, ndlr). Sur certains écrans, on voyait des obstacles, et sur d’autres des plans plus larges sur le site ou le public, etc. Avec un tel dispositif, il faut parfois naviguer rapidement d’un écran à l’autre pour suivre un couple en particulier, ce qui n’est pas toujours simple, et donc rester très attentif pour voir un maximum de choses. C’est pourquoi la présidente avait décidé de nous garder groupés tous les trois à cet endroit.
 
Dans quelle mesure ces conditions vous facilitent-elles la tâche par rapport à un cross non filmé?
Dans les beaux concours nationaux, il y a souvent un directeur du cross qui nous aide. Sinon le jury est fréquemment chargé d’effectuer tout cela seul, avec les commissaires aux obstacles. Dans ce cas, nous recueillons nous-mêmes par talkies-walkies les informations et pouvons questionner les commissaires en cas de doute. Oui, les images nous aident à mieux juger. Pour autant, la multiplicité des écrans et le fait d’avoir trois cavaliers à suivre en permanence ne sont pas simples à gérer.
 

“À aucun moment nous n’avons vu pendre sa rêne gauche”

 
Ce dispositif ne vous a donc pas permis de déceler que Jack Pinkney avait cassé sa rêne?
Non. Même si lors du passage du premier gué, il nous est apparu qu’il avait peut-être un petit souci à remonter sa main sur sa rêne gauche, nous n’avons jamais pu identifier clairement qu’il y avait eu une casse matérielle. Compte tenu de son attitude quelque peu surprenante, déséquilibrée sur le plan latéral, nous avons prêté un œil encore plus attentif à son parcours. Cependant, sur nos écrans, à aucun moment nous n’avons vu pendre sa rêne, ce qui nous aurait indiqué qu’elle s’était rompue.
 
Aucune information à ce sujet n’est remontée de la part des commissaires aux obstacles?
Non, nous n’avons eu aucun retour… Encore une fois, nous nous sommes posé des questions et l’avons tous suivi attentivement, mais comme le couple a produit de bons sauts, assurés et droits, sur les obstacles suivants, tout semblait revenu à la normale… jusqu’à ce qu’on le voie effectivement perdre sa rêne, avec l’accident qui s’en est suivi dans la palissade… Là, il était évidemment trop tard… Dans le public, des personnes se sont peut-être rendu compte que cette rêne s’était cassée, mais malheureusement pas nous sur nos écrans ni via les informations remontant du terrain. Sinon, il est clair que nous l’aurions arrêté, mais on ne peut pas prendre une telle décision sans preuve claire. À aucun moment nous n’avons vu de monte dangereuse sur nos écrans.
 
Si cet accident a heureusement été sans conséquences pour l’intégrité physique du cheval et du cavalier, il aurait pu en être autrement…
Oui, et le cavalier en a totalement pris conscience. C’est ce que nous avons ressenti lorsque nous l’avons convoqué le soir, même si son comportement après sa chute a pu laisser penser autre chose. Je crois qu’il a simplement perdu la maîtrise de lui-même sous l’effet de l’adrénaline, ce qui peut s’entendre. Il aurait dû s’arrêter de lui-même en se sachant en difficulté en raison de son matériel. Et il sera peut-être sanctionné à ce titre par la Fédération équestre internationale. Pour autant, il s’est montré honnête avec nous et particulièrement contrit et soulagé que son cheval s’en soit sorti indemne.
 

“Tout ce qui s’est passé cette saison nous fait réfléchir”

 
Que peut-on faire pour que cela ne se reproduise pas? Mieux former les commissaires? Augmenter le nombre de juges? Vous mettre à disposition des écrans plus grands? Vous donner la possibilité de faire des arrêts sur images?
Les commissaires sont expérimentés, formés et bien briefés, mais ils demeurent des bénévoles, comme nous (les juges sont simplement défrayés et reçoivent une indemnité journalière forfaitaire de 120 euros versée par les organisateurs, ndlr). Peut-être faudrait-il encore mieux les former pour améliorer la communication? Pour autant, je ne peux incriminer qui que ce soit, d’autant que je ne suis pas sûre qu’un seul commissaire se soit rendu compte dans le feu de l’action que cette rêne s’était cassée. De fait, les personnes de mon entourage présentes le long du parcours que j’ai sondées après-coup m’ont dit qu’elles n’avaient rien décelé. Constatons simplement que nous n’avons collectivement pas vu ce qui s’était passé.
Pour autant, je pense que trois juges, c’est suffisant. On pourrait éventuellement améliorer le dispositif vidéo pour faire en sorte que chaque cavalier puisse être suivi par le même juge sur l’ensemble du parcours, et sans avoir à changer trop souvent d’écran. Après un cross, nous pouvons effectuer des arrêts sur image et utiliser des ralentis ou autres pour confirmer ou infirmer certaines décisions prises précédemment. En revanche, ce n’est pas possible en cours d’épreuve, avec trois chevaux à suivre en permanence.
 
Cette année, le complet français a été endeuillé par le décès accidentel de Thaïs Méheust au Pin, profondément ému par la très grave chute de Thibault Fournier à Arnac-Pompadour, et à nouveau frappé par qui s’est passé à Pau, sans oublier qu’Archie Rocks, le cheval du Suisse Felix Vogg, a dû y être euthanasié en raison d’une fracture lors du cross… Quels conseils l’officielle et instructrice que vous êtes a-t-elle envie de délivrer aux cavaliers, et notamment aux jeunes et amateurs, qui achèvent actuellement leur saison?
Il est vraiment primordial de prendre conscience des risques et d’écouter son cheval en toute circonstance. Quoi qu’il arrive, on ne doit jamais prendre de risques inconsidérés pour obtenir un résultat ou une qualification. On doit au contraire penser sans cesse à son cheval et à soi. C’est en grande partie un enjeu d’éducation. Ces valeurs doivent être inculquées aux jeunes par leurs entraîneurs et leurs parents. Sur le terrain, je rappelle régulièrement à des parents qu’ils ne doivent pas pousser leurs enfants à griller des étapes dans leur progression. Quel que soit son niveau, on doit pouvoir maîtriser physiquement et mentalement une épreuve, en faisant couple avec son cheval. Tout ce qui s’est passé cette saison nous fait réfléchir. Et il est effectivement temps qu’elle s’achève, afin que nous puissions nous remettre de tout cela et essayer de continuer à travailler pour améliorer la sécurité des athlètes dans notre sport.
 

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