“Évidemment, nous ne partons pas favoris”, Philippe Guerdat

Philippe Guerdat espère bien avoir déjà mangé son pain noir à Rio.
Crédit : Scoopdyga

Vendredi 12 août - 11h24 | Propos recueillis à Rio par Sébastien Roullier

“Évidemment, nous ne partons pas favoris”, Philippe Guerdat

Mercredi, le forfait d’Hermès Ryan des Hayettes a littéralement dévasté Simon Delestre, l’un des grands favoris au podium individuel des Jeux olympiques. Philippe Guerdat avait fait du couple l’un de ses deux piliers avec Pénélope Leprevost et Flora de Mariposa. Touché lui aussi par cette nouvelle et par le désarroi du Lorrain, le sélectionneur tricolore a tenu à l’accompagner jusqu’à son départ de Rio, mercredi après-midi. Protégeant son cavalier des critiques d’une partie du public face à sa décision de rentrer en Europe, le Suisse s’est vite reconcentré sur la réorganisation de son équipe avec l’entrée en lice de Philippe Rozier et Rahotep de Toscane. À quelques heures de la première visite vétérinaire des chevaux de saut d’obstacles, il croise désormais les doigts pour que plus rien ne vienne perturber les Bleus.

GrandPrix-replay : Dans quel état d’esprit êtes-vous au lendemain du forfait de Ryan des Hayettes?
Philippe Guerdat : Je m’y préparais déjà avant l’officialisation de la nouvelle. J’espérais bien sûr qu’un miracle se produirait et que Ryan pourrait finalement concourir, mais je ne me faisais pas trop d’illusions. Nous avons tout tenté. Malheureusement, les derniers examens ont révélé une micro fracture, donc il était impossible de le rétablir en vingt-quatre heures. Pour concourir aux JO, un cheval comme lui a besoin d’être en parfait état physique et à 200% de ses moyens… Hélas, il nous faut faire sans lui.
GPR. : Vous avez passé la journée de mercredi avec Simon. Dans quel état était-il?
P.G. : Il était dévasté. J’ai rarement vu un cavalier dans cet état-là pour des raisons sportives si ce n’est mon fils (Steve Guerdat) quand son injuste histoire de dopage lui est tombée sur la tête l’an passé. De fait, j’avais l’impression d’accompagner mon fils à l’aéroport. Il n’y a pas de mots pour qualifier cette douleur qui le rongeait. La déception est énorme. On sait que ce genre d’événement fait partie de notre sport. Parfois, on peut nourrir des regrets parce qu’on n’a pas tout fait comme il fallait, mais là, c’est juste un coup du sort. La veille, Ryan était dans la meilleure forme de sa carrière. On ne l’avait jamais vu comme ça. La semaine passée à l’entraînement, il sautait de manière incroyable comme s’il venait d’une autre planète. Simon l’a préservé en vue de ce seul objectif. Il n’a pas disputé un concours de trop. Il n’a même pas couru à fond le barrage du Grand Prix du Paris Eiffel Jumping…
Pour autant, nous sommes trop près de l’échéance qui arrive pour s’apitoyer là-dessus. J’ai passé une très mauvaise journée et de très mauvaises nuits, bien sûr, mais je suis bien obligé de me relever et de me reconcentrer sur ma tâche.

« Ce n’est pas du tout une preuve de mauvais esprit »

GPR. : Il y a quatre ans à Londres, son matériel l’avait lâché en piste. Cette fois, c’est son cheval. Il doit se sentir maudit…
P.G. : Pour l’instant, oui, c’est clair. Il se dit que les JO ont quelque chose contre lui. Il y a quatre ans, il avait un très bon cheval (Napoli du Ry, ndlr), peut-être pas du niveau de Ryan, mais prêt au moins à contribuer à une médaille par équipes… Là, il ne peut pas même pas tenter sa chance. C’est humain de ressentir cette frustration. Je suis sûr qu’il va rebondir, comme un vrai champion qu’il est. Je ne me fais pas de soucis pour lui.
Pour moi aussi, ç’a été difficile à accepter, mais il faut bien faire avec. Avec les chevaux, nous ne sommes jamais à l’abri de rien. Maintenant, je touche du bois pour que rien d’autre ne nous arrive parce que nous n’avons plus que quatre couples.
GPR. : Le fait que Simon soit rentré directement en France a été diversement apprécié par le public. Il a notamment essuyé des critiques sur les réseaux sociaux. Était-ce selon vous la bonne décision à prendre?
P.G. : J’ai lu ces critiques. Elles m’ont fait de la peine parce que c’était une décision collective. Simon ne l’a pas prise seul. Nous avons discuté ensemble avec lui et les autres cavaliers pour essayer de trouver la meilleure solution pour tout le monde. Nous lui avons donné le choix. Nous avons bien senti qu’il préférait rentrer, et lui avons bien dit que cela n’aurait pas de conséquences néfastes sur le sort de l’équipe. C’est difficile à expliquer, mais il ne va pas s’en remettre en vingt-quatre heures. Dévasté comme il était, il n’allait pas pouvoir nous aider. Certes, nous sommes obligés de nous serrer les coudes à quatre, mais d’un autre côté, le voir dans cet état ne nous aurait rien apporté de bon.
Ce n’est pas du tout une preuve de mauvais esprit d’équipe comme j’ai pu le lire. C’est arrivé dans d’autres sports et le public n’en a pas parlé de cette manière-là. Un autre athlète aurait pu réagir différemment, mais moi je ne le juge pas. C’est personnel, et je peux le comprendre. Et puis ces quelques commentaires négatifs sur les réseaux sociaux ne sont pas non plus le reflet de toute la France.

« J’espère que ce coup du sort va resserrer les rangs »

GPR. : Le forfait de Ryan et l’entrée en lice de Philippe Rozier et Rahotep de Toscane changent nécessairement vos plans. Quel sera l’ordre de départ de l’équipe? Peut-il changer en fonction du numéro de départ tiré par la France?
P.G. : Non, pas vraiment, car l’ordre peut changer entre la première épreuve et la finale par équipes. Pour la première, je l’ai. Si tout se passe bien, je ne le changerai pas. Le tirage au sort sera effectué samedi après le warm-up. Si je tire le numéro un, je modifierai peut-être mon plan. Sans Simon et Ryan, je n’ai pas tellement de possibilités Et puis l’ordre, c’est important, mais quand même pas autant qu’en complet. Pour nous, il n’y a pas d’options longues! J’ai d’ailleurs beaucoup appris de ce cross que j’ai suivi de près…
GPR. : Pensez-vous la France toujours capable de décrocher une médaille par équipes?
P.G. : Nous sommes là pour ça. J’espère que ce coup du sort aura le mérite de resserrer les rangs et de donner un surcroît de force aux autres cavaliers pour se transcender pour leur pays et pour Simon qui n’est plus là. Je vais leur donner toute l’énergie que je pourrai.
Évidemment, nous ne partons pas favoris avec un cheval qui n’a sauté qu’une Coupe des nations (Rahotep de Toscane cette année à Aix-la-Chapelle, ndlr) et un autre qui n’en a sauté que deux (Sydney Une Prince à La Baule et Rome, ndlr). Aujourd’hui, je ne pense pas que les autres équipes aient peur de nous, mais c’est peut-être aussi un avantage. Nous avons eu la chance avec nous aux Jeux mondiaux il y a deux ans, mais pas lors de nos deux derniers championnats d’Europe. On verra bien. Il n’y a rien de tel que les chevaux pour nous faire mentir…
GPR. : Le fait d’être plongé dans le contexte olympique, d’avoir vécu la cérémonie d’ouverture et de vivre ensemble au village peut-il donner à vos cavaliers ce supplément d’âme qui leur a manqué il y a quatre ans à Londres?
P.G. : Je le crois, mais on verra ça une fois en piste. Je pense qu’ils sont plutôt heureux de vivre les JO de cette manière. J’espère désormais que tout va bien se passer. J’essaie d’être optimiste. Comme mes cavaliers, je rêve de gagner cette médaille. Nous allons tout donner.

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  • LR - le 15/08

    Completement d'accord avec les commentaires flatteurs pour notre Selectionneur. Quel homme de cheval et manager!!! A faire palir bcp de ceux qui se prennent pour des stars Autant de compliments que l'on peut faire à Th Touzaint qui a été si critiqué il y a peu d'années :)) Continuez et restez ce que vous êtes : des hommes de paroles et de respect

  • OrientdeFrebourg - le 12/08

    Quelle classe ce P Guerdat. Quant à S Delestre, s il n'a pas toujours été très adroit dans sa communication, son engagement pour l'EDF n est plus à démontrer. La honnêtement il doit être dévasté (si la blessure avait eu lieu avant le départ, il aurait été sélectionné avec Qlassic) et n aurait rien pu apporter de bon aux quatre autres.

  • mire - le 12/08

    dire des Bêtises et des méchancetés est devenu un sport national !! Féliciter est bien plus difficile ! Ainsi va la vie ,bien souvent dans le mauvais sens!!

  • jackpot77 - le 12/08

    Si on veut voir le coté positif de la chose, n'étant plus parmi les favoris, la pression sera probablement moins forte sur la tête des cavaliers de l'EdF !

  • Christine Carre - le 12/08

    Je ne comprend pas les personnes qui s'acharnent sur ce champion, voir l' insultent. C'est quoi, de la jalousie, de l'aigreur, un sport national! Critiquer, toujours critiquer! Quel plaisir peut-on y prendre? Cela me dépasse....

  • arabebarbe - le 12/08

    Très beaux propos de Philippe Guerdat, dont les compétences professionnelles sont remarquables et qui montre ici, une nouvelle fois, ses grandes qualités humaines. En ce qui me concerne, j'ai trouvé choquant que certains condamnent Simon Delestre (avec parfois des mots quasi insultants de gens qui disent aimer les sports équestres...). Au contraire, cet homme de cheval a besoin qu'on le soutienne dans son désespoir de ne pouvoir participer aux JO avec l'EdF et de voir son cheval blessé. Et l'on va bien sûr soutenir de tout notre coeur les 4 couples de Rio, qui vont faire des merveilles sous la houlette de Philippe Guerdat.