'MON HISTOIRE NE PEUT PAS ETRE RÉÉCRITE EN PERMANENCE', PIERRE DURAND

Marcel Rozier et Laudanum, lors du Jumping de Maisons-Laffitte, en 1976. Photo collection privée

Vendredi 28 juin - 16h18 | Léa Dall'Aglio

'MON HISTOIRE NE PEUT PAS ETRE RÉÉCRITE EN PERMANENCE', PIERRE DURAND

Dans un courriel envoyé ces jours-ci, Pierre Durand, à qui GP International avait accordé une longue interview dans son numéro de mai, a tenu à réagir aux propos de Marcel Rozier, publié dans le même numéro (lire ici en intégralité). Il répond point par point à ce qu’il considère comme des contre-vérités, énoncées par l’ancien sélectionneur de l’équipe de France. Voici son courriel, à lire en intégralité.


 
« Mon histoire ne peut pas être réécrite en permanence par des gens qui ont perdu la mémoire des faits exacts ou qui confondent réalité et fiction, voire qui jouent avec la vérité. Les faits sont têtus.
Or, les déclarations de Marcel Rozier sont surréalistes!
Avant d’y répondre point par point, je rappellerai que deux livres auxquels ont pris part deux journalistes, ont sanctuarisé à tout jamais notre histoire avec Jappeloup. Il s’agit de « Cris Noir » publié aux éditions Denoël en 1988, dont l’auteur est Karine Devilder ; c’est ce livre qui a servi de support exclusif à Guillaume Canet pour l’écriture du scénario du film Jappeloup. L’autre livre, plus récent, dont je suis l’auteur, intitulé « Jappeloup » est paru aux éditions Michel Lafon, en novembre dernier (plus de seize mille exemplaires vendus). Ces deux ouvrages sérieusement documentés n’ont fait l’objet, à ce jour, d’aucun démenti, ni d’aucune action en diffamation. C’est dire leur fiabilité ! Ils sont des références objectives.
Voici quelques contrevérités relevées dans les propos de Marcel Rozier. Je vais aider à démêler le vrai du faux :

 
La formation d’un couple : faux
La réclamation de l’équipe du Maroc contre moi, à Rabat en 1983, pour professionnalisme n’est pas due au fait que je « montais pour De Luze » (de 1986 à 1989), mais que j’avais monté de 1978 à 1981 pour la marque Malesan de la société de Bernard Magrez. Marcel n’est pas « allé voir la FEI et n’a pas sauvé ma peau ». Sur place, c’est le président du CNOSF de l’époque, Nelson Paillou, qui a négocié un sursis. Ensuite, cette affaire très technique et juridique a attendu jusqu’à début 1984 pour être jugée par le CIO. Avec l’aide du professeur de droit Alaphilippe, l’art oratoire de Nelson Paillou et le rôle décisif de Monique Berlioux, alors directrice générale du CIO, j’ai pu être jugé apte à concourir pour les Jeux olympiques. Le contraire aurait été un comble pour moi, véritable amateur dont la profession était celle d’administrateur judiciaire (pages 69 et 70, 85 et 86 de « Crin Noir » et de la page 98 à 102 de « Jappeloup »).
Je ne me suis jamais « retrouvé au tapis » à Rabat, où j’ai réussi un double sans faute dans l’épreuve par équipes. La France a effectivement obtenu la médaille d’argent et nous avons terminé quatrièmes avec Jappeloup, aux pieds du podium de l’épreuve individuelle, après barrage et après avoir fauté sur le numéro un. Quelle drôle d’idée de vouloir à tout prix que je sois tombé là-bas.
Ma chute au CSIO de Madrid s’est produite non pas dans une combinaison mais dans un virage serré, à la réception d’un double d’oxer où Jappeloup avait déclenché un saut énorme ! C’était à l’arrivée du barrage de la Coupe du Roi. Mais comme je suis tombé après la ligne d’arrivée, j’ai terminé troisième. Deux jours après, nous avons quand même été doubles sans-faute dans la Coupe des nations.
Au juste, sait-on seulement combien de fois je suis tombé en compétition avec Jappeloup ? Quatre fois seulement, bien que quatre fois de trop : à Madrid et à Longchamp en 1982, à Hickstead en 1984 et bien sûr à Los Angeles, la même année. Finies les chutes ensuite, jusqu’à la fin de la carrière de Jappeloup, en 1991.
Avant Los Angeles, au stage du Touquet, je n’étais guère « tendu », étant dans un cadre d’entraînement où j’avais mes habitudes, ma belle famille ayant une maison de vacances. Par contre, je me souviens du dernier parcours d’entraînement conçu de bon matin par Marcel sur une herbe glissante où Junipérus avec Hubert Bourdy, partis en ouvreurs, sont tombés dans un triple dont l’obstacle du milieu était monté sur la rivière. Alors oui ! À la suite à cet incident, je n’étais pas rassuré de m’élancer à mon tour sur ce parcours trop difficile. Je n’étais pas le seul ! Un peu de « vélo » n’a pas réussi à nous rendre plus confiants pour la suite…
Dans l’interview de Marcel, j’apprends que je n’étais « pas mûr pour aller aux Jeux olympiques ». Remarque intéressante a postériori, mais dans ce cas pourquoi m’avoir sélectionné et surtout pourquoi m’avoir fait partir en quatrième de l’équipe. Si je n’étais pas mûr, c’était précisément pour occuper cette place de grande responsabilité. Là, nous sommes d’accord. Je rappelle que j’ai terminé deuxième meilleur français de l’épreuve individuelle, à la quatorzième place, ex-aequo avec Ian Millar sur Big Ben et John Whitaker sur Ryan’s Son.

 
La chute de Los Angeles : faux
Une confusion s’est glissée dans l’esprit de Marcel. La grosse faute dans « la triple-barre » est intervenue lors de la première manche, en début de parcours, et non avant le refus de Jappeloup, suivi de ma chute célèbre sur l’obstacle numéro neuf, en seconde manche (pages 93 à 104 dans « Crin Noir »). J’ai terminé malgré tout avec huit points, tout comme Frédéric Cottier et Flambeau. Ce furent les deux meilleures performances françaises de cette manche initiale.
Je ne « remets pas de foulée » devant cette barre de spa à la conception très particulière, pour ne pas dire unique. Le premier plan était constitué d’une barrière haute d’au moins 1,10m, ce qui a fait peur à Jappeloup, au point qu’il ne veuille pas faire une foulée supplémentaire. Cela tourne en boucle sur internet, il est facile de le vérifier. Tout cavalier sait que ce genre d’obstacle peut provoquer ce type de réaction, même avec de très grands chevaux (Galoubet, Flambeau, etc.). D’ailleurs, aujourd’hui le célèbre chef de piste italien Uliano Vezzani s’oppose farouchement à placer une spa dans une combinaison, ce qu’il juge trop dangereux.
Quand à mon soi-disant refus d’endosser mes responsabilités, je renvoie à ce que j’ai écrit dans mon livre « Jappeloup », des pages 103 à 112.

 
La détente de Dinard : faux
Là encore un galimatias dans les explications de Marcel. Le double dans lequel Jappeloup est tombé n’était pas un double de verticaux mais constitué d’un vertical suivi à deux foulées d’un oxer. Le cheval n’a pas pilé sur l’entrée et je ne suis pas tombé. Jappeloup est tombé en faisant un panache sur l’oxer de sortie parce qu’il manquait plus d’un mètre, entre les deux obstacles. À l’époque, c’est Éric Navet qui me l’avait révélé (voir « Crin Noir », pages 123 à 131).
Je n’étais pas nerveux avant cet incident, seulement très concentré. J’ai même été plutôt zen, malgré cette sévère chute dont Jappeloup est sorti groggy et plein d’ecchymoses. J’ai pu le conduire à un sans-faute et à la troisième place de la première épreuve au chronomètre des championnats d’Europe.
Je n’ai jamais dit que Marcel avait fait exprès de se tromper dans la distance, ce n’était évidemment pas son intérêt, mais il s’est trompé, voilà tout, et Jappeloup aurait pu se tuer sur ce coup (pages 126 à 136 de « Jappeloup »).
Quant à son commentaire sur mon choix d’exercer mon cheval sur un petit double au paddock, cela montre l’incompréhension de nos méthodes de travail. Je l’ai toujours fait quand je le pouvais, jusqu’à la fin de la carrière de Jappeloup. Patrick Caron n’a jamais remis en cause ce choix technique au point que nous avons répété de petits sauts sur une succession d’obstacles combinés, la veille de l’épreuve individuelle des JO de Séoul, avec le succès que tout le monde connaît.

 
Pau, flash-back
Le Grand Prix international de Pau en avril 1975 a été ma première victoire de référence avec Laudanum. Battre à tout juste vingt ans les meilleurs Anglais, Espagnols et Français dont Marcel (deuxième) a été mon premier moment exaltant de grand sport (pages 20 à 22 de « Crin Noir » et 40 à 42 de « Jappeloup »).
Penser que j’avais de « la haine » pour Rozier est absurde. Pour le prouver, je joins une photo de lui avec mon autre crack de l’époque, Laudanum, en 1976 à Maisons-Laffitte. Comme quoi, malgré le talent, on peut se retrouver en fâcheuse posture sur un obstacle…
Préparant l’entrée à Science Po Paris, je lui avais confié mon meilleur cheval pour quelques concours. C’était un an après mon succès de Pau. Si j’avais eu de la haine, croyez-vous que c’est Marcel que j’aurais choisi comme cavalier par intérim ? A l’époque, il avait mon admiration et ma confiance. La rupture de Dinard, en 1985, a généré de la déception et de la colère chez moi. Qui apprécierait de se faire dénigrer, de se faire ridiculiser sans en être blessé ?
Il n’en demeure pas moins que malgré son côté baratineur, nous nous sommes reparlés cordialement avec Marcel, après avoir démontré que je n’avais pas tout faux dans notre sport. Je regrette que la sortie du film ait rouvert cette vieille querelle.
Mais comme je l’ai dit en préambule, notre histoire avec Jappeloup ne doit pas être insultée car elle donne du bonheur et continue de faire du bien. Et puis « les amères leçons du passé doivent être réapprises sans cesse », comme le dit Albert Einsten. Une erreur de ne pas l’avoir fait pour les JO de Sydney, en 2000.
Aux sceptiques et aux jaloux, j’oppose en guise de réponse mon palmarès construit avec Jappeloup, sans oublier Laudanum et Narcotique. »

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