'JE VOULAIS JUSTE QUE PIERRE DURAND RÉUSSISSE', MARCEL ROZIER

Marcel Rozier n’exprime aucun ressentiment vis-à-vis de Guillaume Canet, scénariste du film « Jappeloup ». Les deux hommes se sont amicalement expliqués lors du Saut Hermès, au Grand Palais. Photo Scoopdyga

Jeudi 27 juin - 09h48 | ClaireJ

'JE VOULAIS JUSTE QUE PIERRE DURAND RÉUSSISSE', MARCEL ROZIER

Rencontré au bord du paddock de détente du Grand Palais, lors du Saut Hermès, mi-avril, en compagnie de Guillaume Canet (lire Grand Prix Magazine du mois de mai), Marcel Rozier, a tenu exprimer sa vision de sa relation si conflictuelle avec Pierre Durand, que le film « Jappeloup » présente volontiers en victime d’un entraîneur bourru et pas toujours bienveillant. Morceaux choisis.


Le film

« Je respecte le film parce qu’il est beau, beau pour le monde du cheval. J’en prends plein la figure, mais en tant qu’entraîneur, j’ai été à bonne école ! »

 
La fabrication d’une équipe
« J’avais une très bonne équipe, championne du monde en 1982, avec Gilles Bertran de Balanda et Galoubet A, Michel Robert et Idéal de la Haye, Patrick Caron et Éole IV ainsi que Frédéric Cottier et Flambeau C. Des chevaux ont ensuite disparu, ont été vendus, si bien que j’ai dû fabriquer une équipe et trouver de bons chevaux. En France, on a toujours plus de problèmes de chevaux que de cavaliers, encore aujourd’hui, d’ailleurs. L’année des “J” (1975, ndlr) était exceptionnelle: Jappeloup, Jiva, Jalisco B, J’T’Adore, Junipérus, Joyaux d’Or, etc. Ils n’avaient que sept ans, en 1982. Je les imaginais pour les Jeux de 1984. Pour les garder et qu’ils ne soient pas vendus, comme j’avais la responsabilité de l’écurie fédérale, je les ai loués, avec des contrats de deux ans. Grâce au président de la Fédération française d’équitation, Christian Legrez, et au directeur technique, Philippe Jouve, un homme de cheval, j’avais 100% des pouvoirs. Je me suis donc mis en tête de les préparer, d’autant plus que tous ces chevaux étaient dans des mains de cavaliers qui n’avaient jamais participé aux Jeux olympiques. » La formation d’un couple. « Pour les préparer, je les ai emmenés aux Jeux méditerranéens de Rabat, en 1983. À peine arrivés, une réclamation est déposée contre nous : Pierre Durand est considéré comme professionnel car il montait pour De Luze (une maison de Cognac, ndlr). Je suis allé voir la FEI et j’ai sauvé sa peau. On m’a dit : “Mais pourquoi tu te bats pour lui, il ne monte pas très bien…” J’ai répondu : “On va l’amener au plus haut niveau.” Nous terminons deuxièmes par équipes et il se qualifie pour la finale individuelle. Alors qu’il arrive au numéro un, Jappeloup pile et il se retrouve au tapis ; le cheval en liberté et lui, énervé – c’est son caractère, envoie sa bombe dans les tribunes. Je n’ai pas dit un mot, je n’ai pas râlé, ça fait partie du sport. Moi aussi, je suis tombé.
Après, je continue à améliorer l’équipe. Je l’emmène à Madrid. Durand tombe dans une combinaison. Sa femme ou sa belle-sœur, je ne me souviens plus très bien, lui criait : “Pierre, mets des jambes dans la combi !” Ça devenait un numéro. Pour moi, c’était de l’amateurisme. Malgré tout, j’ai lutté pour qu’il reste parce qu’il y avait un cheval que j’aimais et un homme qui devait y arriver.
Je suis désolé de dire ça, mais, au départ, il n’était pas doué, ses contrats de foulées n’étaient pas respectés. Le cheval était tellement exceptionnel et respectueux que quand il abordait un obstacle sur une mauvaise distance, et il pilait net et jetait son cavalier. Jappeloup était petit, baissait la tête. Pierre montait un peu encastré dans sa selle, la position idéale pour aller au tapis. Moi je travaillais, j’essayais de l’amener progressivement au niveau. Nous avons essayé de changer sa selle mais c’était très difficile car Pierre le prenait mal. Je le comprenais mais mon rôle était de le faire progresser, de l’emmener dans les grands concours. Il fallait fabriquer ce couple, comme le reste de l’équipe : Philippe, mon fils, n’avait que dix-huit ans ! J’avais une volonté incroyable, la faute pouvait me retomber dessus, je ne bougeais pas : je suis comme ça, je n’y peux rien.
Durand était tendu, je le voyais. Il n’était pas facile à manager. Quand il y avait un problème, ce n’était jamais sa faute, toujours celle de l’autre. C’était dur à avaler mais je passais outre, je ne l’ai jamais critiqué. Il n’était pas mûr pour aller aux Jeux olympiques, pour concourir dans un stade olympique. J’ai essayé de le détendre. J’ai emmené toute l’équipe en stage au Touquet, pendant cinq semaines, justement pour qu’il se relâche. Je leur ai loué des vélos et nous avons joué au foot pour qu’il oublie un peu ce problème des Jeux. Pierre est un garçon orgueilleux, imbu de sa personne, qui n’avait que faire des autres. Il était comme ça. Mon but était d’arriver à en faire un gars utile à mon équipe olympique. »
La chute de Los Angeles
« À Los Angeles, Pierre Durand tombe encore. À l’époque, les oxers étaient très larges. Aux Jeux, la triple-barre mesurait 2,20 m de large et la dernière barre 1,60 m de haut. Parce qu’il remet une foulée avant, le cheval pédale dedans puis, en arrivant sur la barrière, il pile. Je trouve normal que le cheval s’arrête. Que lui ne tienne pas dessus, ce n’est pas mon problème. Mais les distances étaient quand même improvisées ! Le cheval était vraiment un dur… »

 
La détente de Dinard
« Je n’ai jamais vu un cavalier demander à ce qu’on lui installe un double au paddock, juste avant d’entrer en piste. Pierre Durand était énervé. Nous lui avons vite installé un double de verticaux, à une distance normale. Je ne suis pas assez idiot pour saborder mon équipe. Il n’y a pas eu d’erreur de ma part. Il arrive sur le premier vertical avec une mauvaise distance, le cheval pile et il tombe, ce n’est pas de ma faute. On a compté la distance au pas, parce qu’il était à une minute de rentrer sur la piste et parce qu’il était demandeur. »

 
Pau, flash-back
« J’ai lu un passage dans son livre (“Jappeloup”, ndlr), disant que je n’aurais jamais supporté qu’il me batte avec Laudanum, à Pau, quelques années auparavant. Il m’est passé devant, c’est vrai. Je suis un gagneur, je me bats pour ça, mais je ne m’occupe pas de savoir si c’est Durand ou un autre. Effectivement, comme il le dit, toute la foule était massée à côté du dernier double. Tout le monde a fait ce claquement de langue instinctif, qu’on entend dans tous les concours. Ç’a perturbé Bayard de Maupas, mon cheval, très susceptible, qui m’a emmené à la faute. Je suis sorti furieux, mais c’était la réaction d’un gagneur, pas celle d’un contestataire. Et lui s’est persuadé que je lui en voulais à cause de ça. C’est absurde, je ne monte pas contre Durand, mais pour gagner l’épreuve, c’est tout. Je suis devenu sa bête noire. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Je ne lui en ai jamais voulu. À l’époque, je ne me rendais pas compte de cette haine. J’ai l’impression qu’il n’y a jamais eu d’histoire. Un entraîneur ou un sélectionneur prend des coups, c’est normal. »

 
Épilogue
« Je n’ai pas beaucoup de leçons à recevoir de Pierre Durand, ni en termes d’équitation ni de réussite de vie. Il a gagné en 1988 : je lui dis bravo et merci Jappeloup, parce que je ne connais pas beaucoup de chevaux qui auraient tenu deux olympiades avec le travail qu’il a subi les quatre premières années. Pierre s’est accroché avec sa volonté de réussir, ce que je respecte sincèrement. Il a réussi à dominer le cheval et à l’amener à l’obstacle avec des distances qui n’étaient plus improvisées, contrairement au départ. Moi, je n’ai connu avec lui que les quatre mauvaises années. Je trouve que ce n’est pas très sympa de sa part de m’accuser comme ça mais je ne lui en veux pas. Ce que je voulais, c’était juste qu’il réussisse. »

 
Propos recueillis par Sébastien Roullier

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