BERNARD LE COURTOIS, DE L'ANSF, S’ADRESSE AU MINISTRE STÉPHANE LE FOLL

Le logo de l'ANSF, dont Bernard Le Courtois est président. © DR

Samedi 22 juin - 15h53 | Mathilde.Pichot

BERNARD LE COURTOIS, DE L'ANSF, S’ADRESSE AU MINISTRE STÉPHANE LE FOLL

Bernard Le Courtois, président de l’Association nationale du Selle Français (ANSF), a adressé, le 18 juin, une lettre au ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll. Il lui fait part de son inquiétude, et même de son refus, de voir renaître l’ancien stud-book régional de l’Anglo-Normand. Selon monsieur Le Courtois, ce projet présenté au Ministère de l’Agriculture est également rejeté par les associations régionales d’éleveurs de chevaux de sport français. La principale raison invoquée est celle de la crainte de voir peu à peu le stud-book SF, troisième stud-book mondial, affaibli par une baisse de ses effectifs. Le président de l'ANSF n’hésite également pas à rappeler à son interlocuteur les nombreux facteurs de ces dernières années qui ont mis à mal l’élevage français : un contexte économique qui a entraîné une diminution des naissances depuis 2009 (lire ici), la baisse des aides de l’État, la suppression de la PAN (Primes aux naisseurs) ou encore la hausse de la TVA (lire ici). Bernard Le Courtois, évoquant le prestige que le stud-book Selle Français a su construire en cinquante-cinq ans, somme le ministre d’apporter son soutien à la filière.


" Monsieur le Ministre,



Ce courrier du Stud-Book Selle Français voudrait attirer votre attention sur la crise que connaît depuis cinq ans notre secteur d'activité voué à la production et valorisation du cheval de sport. Comme pour d'autres nombreuses activités dans notre pays, le contexte économique est catastrophique pour les éleveurs de chevaux de sport qui n'arrivent plus à vendre leur production. À la crise économique s'ajoutent les nombreuses importations de chevaux de stud-books concurrents principalement belges, allemands et hollandais. La hausse brutale de + 17,50% de TVA en 2013, quand nous vendons un cheval à un cavalier amateur, a été un coup fatal.


Dans ce contexte de morosité, une action très grave de conséquence semble avoir une oreille attentive de la part de vos services de la Sous-Direction du Cheval. Un groupuscule de personnes présente un projet au Ministère de l'Agriculture afin de réouvrir un ancien stud-book régional, dit Anglo-Normand (1950-1958). Ces quelques personnes ne sont d'ailleurs plus des éleveurs en activité. Ce projet est criminel pour notre Stud-Book SF.



En 1958, l'Etat français, avec l’aide des Haras Nationaux, a regroupé tous les stud-books de demi-sang régionaux (dont l'Anglo-Normand) en un seul stud-book, le Selle Français. Depuis cinquante-cinq ans, grâce au travail de sélection passionné et rigoureux des éleveurs de toute la France, le stud-book Selle Français est devenu l'un des trois meilleurs stud-books du monde, presque tous les ans aux trois premières places des classements mondiaux calculés par la WBFSH (World Breeding Federation of Sport Horses) aussi bien en concours de saut d'obstacles (CSO) qu'en concours complet d'équitation (CCE). La France peut être fière de ce travail de sélection de nos éleveurs de Selle Français.



Je souhaite porter à votre connaissance que notre travail de sélection et de caractérisation des reproducteurs SF est extrêmement professionnel et s’appuie sur un cheptel de douze mille juments (sept mille naissances annuelles) et une sélection opérée par un corps de quatre cent cinquante juges SF formés par nos soins, avec l'aide du Fonds Éperon, et non sur les "idées" d’une ou deux personnes comme ce projet d'Anglo-Normand.



Recréer un stud-book Anglo-Normand en puisant dans les effectifs existants des stud-books SF et AA, c'est revenir en arrière sur un effort d’un demi-siècle de construction de nos deux stud-books par les Haras Nationaux puis les socio-professionnels.



Si le Ministère de l'Agriculture accepte que soit recréé le stud-book Anglo-Normand, d'autres groupuscules fantaisistes pourraient revendiquer des projets équivalents pour revenir aux demi-sang Vendéens, Charolais, des Dombes, de Charente, de Bretagne, etc.



D'ailleurs, et fort heureusement, ce projet de revenir au stud-book Anglo-Normand est totalement rejeté par les associations régionales d'éleveurs de chevaux de sport de toute la France, notamment Cheval Normandie (région d'origine de l'Anglo-Normand), la plus puissante numériquement, qui l'a rejeté à l'unanimité de son Conseil d'Administration.



Ce projet est une pure escroquerie intellectuelle puisqu'il est basé sur le reproche fait aux SF d'être issus de métissage avec des reproducteurs d'autres stud-books. Ce projet prétend vouloir revenir aux notions traditionnelles de l'Anglo-Normand. Ce qu'ils omettent d'expliquer, c'est que l'Anglo-Normand depuis l'origine n'est fait que d'hybridation avec des reproducteurs d'autres races. Au XIXe siècle les demi-sang étaient croisés avec des Pur-Sang anglais importés et des trotteurs du Norfolk, des trotteurs Orlov importés de Russie et autres demi-sang Mecklembourgeois. Puis au XXe siècle, la jumenterie a été décimée par deux guerres mondiales successives et ce sont de nombreuses juments Cobs ou d'attelage qui ont relancé l'élevage. Les croisements étaient donc faits, à nouveau, par hybridation avec les Pur-Sang, Trotteur Français, Anglo-Arabes ou Arabes et autres reproducteurs, mâles ou femelles, importés.



Recréer un stud-book Anglo-Normand, c'est évidemment puiser dans les effectifs déjà existants des stud-books SF et AA, comme le projet le prévoit.



En scindant le stud-book SF pour constituer à nouveau un stud-book demi-sang Anglo-Normand, c'est vouloir récupérer 40 % des effectifs actuels du stud-book SF. Cela n'aurait pour conséquence que d'affaiblir considérablement le travail de sélection du SF et ruinerait toute chance de figurer, pour l'un comme pour l'autre, au palmarès des meilleurs stud-books du monde.



Quel magnifique cadeau fait, alors, à nos concurrents européens qui eux, dans le même temps, prévoient de se regrouper (Z et BWP en Belgique ou la Fédération des stud-books du Sud de l'Allemagne) pour être plus forts et plus performants sur la scène sportive et commerciale mondiale.



Le stud-book Anglo-Arabe, dont les effectifs sont également constitutifs du stud-book Anglo-Normand selon les statuts de ce dernier, risquerait quant à lui de disparaître. Déjà très affaibli sur le plan numérique, le prélèvement de dizaines de juments lui serait totalement fatal.



Ce coup de traîtrise est mené par un groupuscule sans scrupule qui, lorsqu'ils étaient éleveurs en activité, ont maintes fois eu recours à la génétique étrangère, ce qu'ils reprochent aujourd'hui au stud-book SF. De plus, ce sont les mêmes qui ont favorisé, par leurs actions, l'implantation d'autres stud-books européens en France comme l'AES, en Grande-Bretagne, ou le Z, en Belgique, pour affaiblir le stud-book SF. Alors que la concurrence internationale est plus féroce que jamais, comment imaginer qu’installer une nouvelle concurrence franco-française sera bénéfique à l’élevage national.



Si ce projet voyait le jour, il serait responsable de l'appauvrissement numérique brutal de nos stud-books, déjà bien aggravé depuis 2009. En effet, le nombre de juments saillies dans notre stud-book SF a déjà beaucoup baissé compte tenu de la conjoncture économique depuis 2008. Vous devez savoir que la saison de reproduction 2013 est catastrophique puisque France Haras annonce, pour l'activité étalons de sport, une baisse des saillies (au 31 mai 2013) de - 40 % par rapport à 2012 !



Pour pallier, en partie, la baisse constante des aides de l'État à l'élevage du cheval de sport, nous avons mis les éleveurs à contribution en leur demandant une participation financière supplémentaire lors de l'inscription de leur poulain au livre généalogique SF. Cela afin qu'ils participent au financement et au succès du programme d'élevage du SF.



Hélas, la diminution brutale des naissances dans nos stud-books depuis 2009 a immédiatement pour effet une perte de revenus qui met à mal la gestion de notre stud-book. La gestion des stud-books est déjà très périlleuse puisque les aides de l'État baissent de 25 % par an.



Vous devez savoir que le stud-book SF a déjà entre deux et cinq fois moins de juments que ses concurrents Hollandais ou Allemands, que les effectifs de salariés de notre stud-book est de deux à quatre fois moins nombreux que ceux de ses concurrents précités, tout comme les budgets de fonctionnement.



Par comparaison, le budget de la filière élevage et valorisation du cheval de sport (ANR et SHF) en France est d'environ dix millions d'euros alors que celui de la filière courses se compte en milliards d'euros ! Pourtant, les forces vives sur le territoire français, en termes de nombre de juments et nombres d'éleveurs, sont équivalentes.
Les éleveurs, qui n'ont pas encore stoppé d'élever des chevaux de sport en 2013, ne vont pas tarder à le faire puisque la vente des chevaux est dans un marasme total, phénomène accentué par la TVA à 19,60 % depuis le 1er janvier 2013.



Le principal encouragement qui peut améliorer la sélection du cheval de sport et aider de manière significative les éleveurs qui auraient vendu à perte leur cheval, c'est la PAN (Prime Aux Naisseurs). Malheureusement, probablement mal conseillé, le Ministère de l'Agriculture a pris la plus mauvaise décision qu'il pouvait prendre en supprimant la PAN aux éleveurs de chevaux de sport depuis 2008, accentuant ainsi la dépression économique des éleveurs de chevaux de sport, alors qu'il l'a maintenue, fort heureusement, pour les chevaux de courses pour qui elle est également vitale.



Le second effet néfaste d'une dislocation du stud-book SELLE-FRANÇAIS par la création de ce stud-book Anglo-Normand, à moyen terme, se verra en moins de dix ans, le temps qu'il faut pour former un cheval de Grand Prix International. Devenus numériquement très faibles, ce serait un risque bien réel de disparition de nos chevaux SF de la scène internationale où ils brillent depuis toujours et l'impossibilité de remporter des médailles pour la France en sport équestres.



Je rappellerai que le cheval champion olympique individuel pour la Suisse lors des Jeux de Londres en 2012, Nino des Buissonnets (Kannan x Narcos II) est un Selle Français issu de métissage, tel que notre programme d'élevage le prévoit depuis plus de vingt ans.



Certes les éleveurs français auront toujours la possibilité, selon les règles européennes, d'enregistrer leurs produits nés en France dans d'autres stud-books européens implantés en France. Mais si le Ministère de l'Agriculture fait le pari de voir disparaître en quelques années tout le travail de générations d'éleveurs et l'un des fleurons de la sélection animale en France, il en assumera l'entière responsabilité. En tant que Président du stud-book SF, je ne peux me résoudre à laisser faire ce travail de "fossoyeur".



La situation actuelle est la pire que notre secteur d’activité n’ait jamais connue. De grâce, n'en rajoutez pas en précipitant notre perte en acceptant la recréation du stud-book Anglo-Normand.



Au contraire, par votre soutien actif et financier (restauration de la Prime Au Naisseur dotée par le Fonds Éperon), faites en sorte que notre brillante race de chevaux de sport français, le SF, soit plus forte que celles de nos concurrents d'Europe du Nord, qui, de plus, sont beaucoup mieux structurés sur le plan commercial que les Français.



En 2014, la France a l'insigne honneur d'organiser deux des plus grandes manifestations sportives équestres au monde, la Finale Coupe du Monde de Jumping en Avril à Lyon et les Jeux Équestres Mondiaux à Caen en Août.



Monsieur le Ministre, profitez de l'occasion de la préparation de ces grands évènements pour marquer votre fervent soutien à l'élevage du cheval de sport en France, le SELLE FRANÇAIS, dès 2013.



La situation actuelle est d’une extrême urgence. Je suis à votre disposition pour rencontrer avec mon équipe dès que possible, vous-même ou l'un de vos conseillers "Cheval", si votre emploi du temps ne vous permettait pas de nous recevoir.



Je vous prie d'agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de mes sincères salutations."



Bernard Le Courtois

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